Il se garda bien de le laisser paraître.
— Ton ancien Commandant de Flotte, Malacar Miles. Qui d’autre ?
— Six morts, neuf blessés… Huit unités détruites, vingt-six endommagées, lut-il. On n’a encore pu trouver aucun indice quant au responsable de cet attentat, mais le Service s’occupe activement… Si on n’a trouvé aucun indice, qu’est-ce qui te fait soupçonner le Commandant ?
— Le contenu des entrepôts.
— Qu’est-ce que c’était ?
— Des unités de translation vocale à haute vélocité.
— Je ne vois pas…
— … Qui jusque dernièrement n’étaient fabriquées que dans les NADYA. Les appareils en question étaient les premiers à avoir été fabriqués sur des planètes membres des Ligues.
— Encore un monopole des NADYA qui saute.
Michael haussa les épaules.
— Ils ont bien le droit de fabriquer ce qu’ils veulent. Les NADYA n’arrivaient tout simplement pas à faire face à la demande. Alors des industriels des Ligues ont décidé de se lancer dans la construction de ces engins. C’était leur premier lot. Comme tu sais, ce sont des instruments de précision, l’un des rares appareils qui exigent des réglages manuels importants. Une nombreuse main-d’œuvre qualifiée occasionne de gros frais généraux.
— Et tu crois que le Commandant est impliqué dans cette affaire ?
— Tout le monde sait que c’est lui qui a fait le coup. Ça fait des années qu’il s’amuse à ce petit jeu. Il oublie que la guerre est finie, l’armistice signé…
— Tu peux difficilement aller le chercher dans les NADYA.
— Fort juste. Mais un civil puissant le fera peut-être un jour – quelqu’un qui en aura assez de voir ses biens détruits, ses amis ou ses ouvriers assassinés.
— Ça a déjà été le cas, et tu sais ce que ça a donné. Si quelqu’un tente le coup maintenant, il s’en mordra les doigts encore plus sûrement.
— Je sais ! Ça pourrait mener à des ennuis sérieux – voire à une extrémité que nous voulons éviter à tout prix.
— En admettant que le service l’attrape la main dans le sac, en train de poignarder quelque citoyen paisible des L.C. C’est toujours vrai, ce qu’on disait ?
— C’est à toi qu’il faudrait demander ça.
Morwin détourna les yeux.
— Nous ne discutons jamais de ces choses-là lorsque nous parlons, dit-il finalement.
Michael réprima une grimace et s’essuya la bouche du revers de la main.
— Oui, dit-il alors. C’est plus vrai que jamais. Il nous faudrait le rendre aux NADYA, puis déposer une plainte auprès du Gouvernement central des NADYA, qui bien sûr ne toucherait pas à un cheveu de son seul commandant de flotte à la retraite encore vivant. Légalement, nous serions obligés de le rendre – quand il y a trop de témoins, c’est ce qui se passe. Si seulement ils n’avaient pas fait de lui leur représentant officiel à la première conférence du SEL. On dirait vraiment qu’ils ont calculé leur coup à l’époque, et que maintenant, ils l’encouragent. Si seulement il y avait moyen de le convaincre que c’est une cause perdue, ou de lever son immunité diplomatique. La situation est extrêmement embarrassante.
— Oui.
— Tu as servi sous ses ordres. Vous étiez bons amis, toi et lui, à une certaine époque.
— C’est vrai.
— Bon. Et vous l’êtes encore, pas vrai ?
— Comme tu sais, je lui rends visite de temps en temps, histoire de parler du bon vieux temps.
— Est-ce que tu crois que tu pourrais le raisonner ?
— Comme je te l’ai dit, nous ne parlions pas de ces choses. Il ne m’écouterait pas si j’essayais.
Morwin resservit du café.
— Quoi qu’il ait pu être par le passé, il est maintenant un assassin et un terroriste – pour ne citer que deux chefs d’accusation. Tu t’en rends compte, je suppose ?
— Sans doute, sans doute.
— Si jamais il allait trop loin – si jamais il provoquait une catastrophe de vraiment grande envergure – ça pourrait constituer un casus belli. Il y a un tas de politiciens et de militaires qui ne demandent qu’un prétexte pour remettre ça avec les NADYA – et leur faire un sort une bonne fois.
— Pourquoi me dis-tu tout cela, Mike ?
— Je ne suis pas de service, et ma démarche n’a rien d’officiel. J’espère que mes supérieurs ne découvriront jamais que je t’en ai dit un mot. Mais tu es la seule personne dont j’aie jamais entendu parler – habitant ici même, en ville, et de plus un ami à moi – qui connaisse ce personnage et lui rende même visite de temps en temps. Bon sang, je ne veux pas d’une nouvelle guerre ! Même si cette fois, c’était l’affaire de vingt-quatre heures. Je me fais vieux. Tout ce que je veux, c’est prendre ma retraite pour pouvoir passer mon temps à chasser et à pêcher. Tu étais son ordonnance. Il t’écoutera. Il t’a même offert cette drôle de pipe quand tout a été fini. C’est une Bayner-Sandow en bruyère, n’est-ce pas ? Elles valent une petite fortune. Il devait avoir une certaine affection pour toi.
Morwin rougit, acquiesça dans un nuage de fumée, en prit dans les yeux et secoua la tête.
« Et je l’ai trahi comme les autres, pensa-t-il, quand je suis venu habiter les Ligues et que j’ai commencé à accepter leur argent. »
— Je ne l’ai pas vu depuis longtemps. Je suis sûr qu’il ne m’écouterait pas.
— Excuse-moi, dit Michael en fixant le fond de sa tasse de café. Je ne sais pas ce qui m’a pris de te demander une chose pareille. N’en parlons plus, d’accord ?
— Tu travailles sur l’affaire de Blanchen ?
— Seulement de loin.
— Je comprends. Je suis désolé.
Il y eut un long silence, puis Michael avala son café d’une gorgée et se leva.
— Bon eh bien ! il va être l’heure de reprendre le boulot, dit-il. On se voit dans onze jours, chez moi. À l’aube. D’accord ?
— D’accord.
— Merci pour le café.
Morwin hocha la tête et leva la main en un demi-salut. Michael ferma la porte derrière lui.
Pendant un long moment, Morwin contempla le rêve figé de son jeune client. Puis son regard tomba sur sa tasse à café. Il la regarda jusqu’à ce qu’elle s’élève au-dessus de la table et aille se désintégrer contre le mur.
Heidel von Hymack regarda la fillette couchée dans son lit d’hôpital devant lui et lui rendit son pâle sourire. Environ neuf ans, estima-t-il.
— … Et ça, c’est une claanite, expliqua-t-il en ajoutant une pierre à la rangée qui ornait le rebord de la fenêtre, à portée de sa main. Je l’ai trouvée il y a quelque temps sur la planète appelée Claana. Je l’ai beaucoup polie depuis, mais je ne l’ai pas passée à la meule. C’est sa forme d’origine.
— Comment c’est, sur Claana ? demanda-t-elle.
— La plus grande partie de la planète est couverte d’eau, dit-il. Il y a un grand soleil bleu dans un ciel rosâtre, et onze petites lunes qui sont toujours en train de faire quelque chose d’intéressant. Il n’y a pas de continents, seulement des milliers d’îles un peu partout. Ses habitants sont des batraciens, et ils passent la plupart de leur vie dans l’eau. Pour autant que l’on sache, ils n’ont aucune ville digne de ce nom. Ce sont des nomades qui vivent plus ou moins du commerce. Ils troquent ce qu’ils trouvent au fond des mers contre des couteaux, des duralines et des choses comme ça. Cette pierre vient d’une de leurs mers. Je l’ai trouvée sur une plage. C’est la mer qui lui a donné cette forme-là en la frottant contre le sable et les autres pierres de la plage. Les arbres s’y étalent sur de vastes étendues, et il leur pousse des racines supplémentaires qui courent à la surface du sol jusqu’à l’eau. Ils ont de nombreuses feuilles très larges. Certains d’entre eux ont des fruits. La température y est presque toujours agréable en raison des vents qui viennent de la mer. Et quand tu veux, tu peux escalader quelque chose de haut, et regarder dans toutes les directions. Tu verras toujours un endroit sombre où il pleut. Quand on regarde à travers le rideau de pluie, tout ce qu’on voit est embrumé et comme déformé, comme les lointains rivages du pays des fées et des magiciens. Et puis il y a les mirages. On voit des îles dans le ciel, avec des arbres qui poussent la tête en bas. Un des indigènes m’a dit que c’est là qu’ils allaient quand ils mouraient. Ils pensent que leurs ancêtres sont là-haut et les regardent – les yeux fixés au fond des mers. Si tu aimes cette pierre, tu peux la garder.
— Oh ! oui, monsieur H ! Merci !
Elle saisit la pierre et la frotta avec sa main. Puis elle la fit briller en la polissant contre le devant de sa chemise de nuit.
— Comment te sens-tu aujourd’hui ? lui demanda-t-il.
— Mieux, dit-elle. Bien mieux.
Il étudia la petite frimousse encadrée de boucles noires et parsemée de taches de rousseur, où brillaient deux petits yeux noirs. Elle était plus colorée qu’elle ne l’avait été un jour et demi auparavant, quand elle avait reçu une injection de sérum. Sa respiration n’avait plus rien de laborieux. Elle pouvait maintenant rester presque assise, le dos calé contre des coussins, et parler pendant un certain temps. Sa fièvre était tombée et sa tension pratiquement normale. Elle manifestait de la curiosité et elle avait recouvré l’animation des enfants de son âge. Il considérait la thérapeutique comme un succès. Il ne pensait plus aux neuf tombes dans la forêt, ni aux autres qu’il avait laissées plus loin derrière lui.
— … J’aimerais bien voir Claana, disait-elle, avec son soleil bleu et toutes ses lunes…
— Peut-être iras-tu un jour, lui dit-il en imaginant l’avenir et en la voyant mariée à quelque garçon d’Italbar, passant le reste de sa vie maintenant retrouvée à s’occuper de son ménage, avec peut-être seulement une pierre orange pour lui rappeler ses rêves d’enfance.
Enfin, cela pourrait être pis, se dit-il en se souvenant de cette soirée sur les hauteurs dominant Italbar. Une ville comme Italbar pouvait être un lieu agréable où venir échouer au terme d’une vie errante.
Le Dr Helman entra dans la chambre, les salua tous les deux d’un signe de tête, prit le poignet de la fillette et regarda son chrono.
— Tu es un peu surexcitée, Luci, annonça-t-il en abaissant son poignet. Peut-être que monsieur H t’a raconté trop d’aventures.
— Oh ! non, s’exclama-t-elle. Je veux les entendre toutes. Il a été partout. Vous avez vu la pierre qu’il m’a donnée ? Je parie que c’est une pierre porte-bonheur. Elle vient de Claana, un monde qui a un soleil bleu et onze lunes…
Le médecin jeta un coup d’œil à la pierre.
— Elle est très jolie. Maintenant, je veux que tu te reposes.
« Pourquoi ne sourit-il jamais ? se demanda Heidel il devrait être content. »
Heidel ramassa le reste de ses pierres et les rangea dans le sac en peau de Kuhl frappé de ses initiales, qu’il avait avec lui.
— Il est temps que je m’en aille, maintenant, Luci, dit-il. Je suis content que tu te sentes mieux. Si je ne te revois pas – ça a été un plaisir de parler avec toi. Sois sage… Il se leva et se dirigea vers la porte, suivi du Dr Helman.
— Vous allez revenir, n’est-ce pas ? dit la fillette en se redressant sur son séant, les yeux grands ouverts. Vous allez revenir ?
— Je ne sais pas encore, lui dit Heidel. On verra.
— Revenez… l’entendit-il supplier tandis qu’il franchissait la porte qui donnait sur le couloir.
— Son état s’améliore à une vitesse ahurissante, dit Helman. J’éprouve encore des difficultés à croire ce que je vois.
— Et les autres, que deviennent-ils ?
— Tous ceux à qui vous avez rendu visite ont bénéficié soit d’un arrêt dans la progression de leur mal, soit d’une véritable résurrection. J’aimerais vraiment savoir comment ça marche. Votre sang soit dit en passant, est un casse-tête encore plus incompréhensible que ces rapports ne le laissaient entendre – d’après notre propre laboratoire. Ils voudraient plus d’échantillons, pour pouvoir en envoyer à Landsen aux fins d’analyse.
— Non, dit Heidel. Je sais que mon sang est un casse-tête, et ils n’en apprendront pas davantage en le faisant analyser à Landsen. Si la question les intéresse vraiment, ils peuvent demander à SEL copie du dossier très complet établi sur mon sang par le Panopath. Il a été soumis à tous les tests possibles et imaginables, et ça n’a rien donné. D’ailleurs, je vais redevenir dangereux sous peu. Il va falloir que je m’en aille.
Les deux hommes allèrent jusqu’aux ascenseurs.
— Cet « Équilibre » dont vous parlez, dit Helman ça n’existe pas. À vous entendre, les agents pathogènes formeraient des escadrons qui s’affronteraient, puis signeraient une trêve que chaque camp respecterait scrupuleusement. C’est absurde. Le corps humain ne fonctionne pas de cette manière.
— Je sais, dit Heidel tandis qu’ils montaient dans l’ascenseur. C’est seulement une analogie. Comme je vous l’ai dit déjà, je ne suis pas docteur en médecine. J’ai créé mes propres termes – des termes simples et pragmatiques – pour parler de ce qui m’arrive. Traduisez-les comme vous voudrez, je reste l’expert en ce qui concerne les effets.
L’ascenseur les déposa au rez-de-chaussée.
— Voulez-vous que nous passions dans mon bureau ? dit Helman lorsqu’ils sortirent de l’ascenseur. Vous dites que vous devez vous en aller bientôt, et je sais quand votre aéromobile doit arriver. Cela veut dire que vous voulez trouver un coin désert dans les collines pour subir une nouvelle catharsis. J’aimerais m’arranger pour vous observer et…
— Non ! dit Heidel. Il n’en est pas question. Je ne laisse personne m’approcher quand je fais ça. C’est trop dangereux.
— Mais je pourrais vous mettre en isolement complet.
— Non, rien à faire. Trop de gens sont déjà morts par ma faute. Des choses comme ce que je viens de faire ici, c’est un peu ma façon de me racheter. Je ne veux pas risquer de causer d’autres accidents en me laissant entourer par des gens pendant mon coma – même des gens formés pour ça.
Helman haussa légèrement les épaules.
— Si jamais vous changez d’avis, j’aimerais être le médecin qui dirigera les opérations, dit-il.
— Eh bien !… Merci. Il vaut mieux que j’y aille maintenant.
Helman lui serra la main.
— Merci pour tout, dit-il. Les dieux ont été bons.
« Envers tes patients, peut-être », pensa Heidel. Puis à haute voix :
— Au revoir, docteur.
Et il franchit la porte qui donnait sur le hall d’entrée.
— … Béni ! disait-elle. Les dieux vous bénissent !
Elle avait saisi son bras, et l’avait attiré vers elle tandis qu’il passait près de sa chaise.
Il regarda le visage aux traits tirés et aux yeux cernés de rouge. C’était la mère de Luci.
— Je crois qu’elle s’en tirera, dit-il. C’est une gentille petite fille.
Tandis qu’elle s’agrippait à son bras gauche, sa main droite fut saisie et énergiquement secouée par un homme maigre habillé d’un pantalon d’été et d’un pull-over. Son visage buriné était fendu d’un sourire qui exhibait une rangée de dents irrégulières :
— Je ne sais comment vous remercier, monsieur H, disait-il, en emprisonnant la main de Heidel dans une étreinte moite. On a dû prier dans tous les lieux saints de la ville – et tous nos amis en ont fait autant. Il faut croire que nos prières ont été entendues. Que tous les dieux vous bénissent !… Vous viendrez bien dîner à la maison ce soir ?
— Merci, mais il faut vraiment que j’y aille, dit Heidel. J’ai un rendez-vous – une affaire que je dois régler avant l’arrivée de mon vaisseau de transport.
Quand il fut enfin en mesure de s’arracher à leur étreinte, il se retourna pour s’apercevoir que le hall était en train de se remplir de monde. Dans le brouhaha général, il entendit distinctement les mots « Monsieur H » prononcés à plusieurs reprises.
« Comment vous y prenez-vous, monsieur H ? » fusa de cinq directions différentes.
« Vous pouvez me donner un autographe ?
— Mon frère souffre d’une allergie. Pourriez-vous… ?
— J’aimerais vous inviter à assister à la messe de ce soir, monsieur. Ma paroisse…
— Pouvez-vous guérir à distance ?
— Monsieur H, pourriez-vous répondre à quelques questions pour le journal du… ? »
— Je vous en prie, dit-il en tournant la tête pour se trouver nez à nez avec une succession de visages et d’appareils photo. Je dois partir. Je suis touché de votre sollicitude, mais je n’ai rien à vous dire. S’il vous plaît, laissez-moi passer.
Mais le hall était noir de monde et la porte d’entrée était maintenant ouverte par la foule qui se pressait sur le seuil. On brandissait des enfants au-dessus de la foule pour qu’ils puissent le voir. Il regarda le portemanteau et s’aperçut que son bâton avait disparu. Au-delà de l’endroit où il l’avait laissé, de l’autre côté du mur en verre, il vit un attroupement se former devant le bâtiment.
« … Monsieur H, j’ai un cadeau pour vous. Je les ai cuisinés moi-même…
— Puis-je vous conduire là où vous allez ?
— Quels dieux priez-vous, monsieur ?
— Mon frère souffre d’une allergie… »
Il battit en retraite jusqu’au bureau de réception et se pencha vers la femme qui l’avait reçu, le jour de son arrivée.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça n’était pas prévu au programme, dit-il.
— Nous ne nous y attendions pas non plus, lui répondit-elle. Ils se sont rassemblés en moins de cinq minutes. On ne pouvait pas deviner. Rentrez dans le couloir, et je leur dirai que personne n’a le droit d’aller au-delà de cette limite. Je vais demander qu’on vienne vous chercher pour vous montrer la sortie de service.
— Merci.
Il franchit de nouveau la porte avec force sourires et saluts de la main à l’adresse de la foule.
Un cri s’éleva lorsqu’il disparut dans le couloir. C’était un mélange de H et de Hourras.
Il attendit dans le couloir jusqu’à ce qu’un infirmier fasse son apparition et le conduise à l’arrière du bâtiment.
— Puis-je vous emmener quelque part en voiture ? demanda celui-ci. Si la foule vous voit marcher dans les environs et vous reconnaît… je veux dire, ils pourraient vous suivre et vous embêter.
— D’accord, dit Heidel. Conduisez-moi donc à six ou sept pâtés de maisons d’ici en direction des collines.
Il montra du doigt celles qu’il avait franchies en venant à Italbar.
— Je peux même vous emmener jusqu’au pied des collines, monsieur, ça vous éviterait de marcher.
— Merci, mais je veux m’arrêter en chemin pour acheter des vivres – peut-être même pour prendre un repas chaud – avant d’attaquer l’ascension. Connaissez-vous un endroit où je pourrais trouver ça ?
— Il y en a plusieurs. Je vais vous conduire à un petit établissement dans une rue calme. Je ne crois pas qu’on vous y dérangera. Voilà ma voiture.
Ils gagnèrent sans incident l’établissement qu’avait recommandé l’infirmier – une boutique étroite remplie de parfums vieillots, avec un plancher en bois et des murs parcourus de rayonnages sans vitrines, qui se partageait en un magasin d’alimentation donnant sur la rue, et un minuscule restaurant dans l’arrière-salle. Un petit incident vint néanmoins troubler la satisfaction de Heidel. Lorsque le véhicule s’était arrêté devant l’établissement, l’infirmier avait plongé la main dans sa chemise et en avait extirpé une petite amulette verte – un lézard damasquiné d’argent sur toute la longueur de son dos.
— Je sais que ça peut paraître idiot, monsieur H, dit-il, mais pourriez-vous simplement toucher cette amulette ?
Heidel s’exécuta, puis lui demanda :
— Qu’est-ce que je viens de faire ?
Le jeune homme rit et détourna les yeux tout en remettant l’amulette à sa place.
— Oh ! je suis sans doute un peu superstitieux, comme tout le monde, dit-il. C’est mon porte-bonheur. Avec tout ce qu’on raconte sur votre compte, je me suis dit que ça ne pouvait pas faire de mal.
— Parce qu’on raconte des choses ? Quoi donc ? Vous n’allez pas me dire que cette histoire de saint m’a suivi jusqu’ici ?
— Ma foi, si, monsieur. Qui sait ? Il y a peut-être du vrai là-dedans.
— Vous travaillez à l’hôpital. Vous passez une bonne part de votre temps parmi des scientifiques…
— Oh ! ils sont pareils pour la plupart. Peut-être que ça vient du fait qu’on vit tellement loin de tout. Il y a des prêtres qui disent que c’est une sorte de réaction, parce qu’on vit de nouveau près de la nature après que nos ancêtres ont vécu des siècles dans de grosses métropoles. Quoi qu’il en soit, merci d’avoir accédé à mon désir.
— Merci de m’avoir accompagné.
— Bonne chance.
Heidel descendit et entra dans la boutique.
Il renouvela son stock de provisions, puis alla s’asseoir à une table dans l’arrière-salle sans fenêtre. La pièce était éclairée par huit fluoro-globes de modèle ancien intégrés aux murs, et sur lesquels des insectes étaient restés collés ; elle était climatisée de façon presque correcte. Bien qu’il fût le seul client, on mit fort longtemps à le servir. Il commanda une grillade et la boisson locale, et s’abstint de demander de quel animal provenait le morceau de viande qu’il avait commandé – une politique qu’il avait établie depuis longtemps comme étant prudente lors de brefs déplacements sur des mondes inconnus. En attendant qu’on lui apporte la grillade, il dégusta la boisson et médita sur sa situation.
Il était toujours géologue. C’était la seule chose qu’il pouvait faire bien et sans danger pour quiconque. Il est vrai qu’aucune des grosses entreprises spécialisées n’accepterait de l’employer. Elles ignoraient que H et lui n’étaient qu’une seule et même personne, mais savaient toutes qu’il avait quelque chose de bizarre. Peut-être figurait-il sur leur liste de personnes censées avoir la poisse ? Quoi qu’il en fût, il ne pouvait en toute bonne conscience prendre un emploi et courir le risque d’être nommé dans un endroit où il ne désirait pas travailler – à savoir un endroit peuplé. La plupart de ces entreprises, toutefois, étaient toutes disposées à l’embaucher comme collaborateur contractuel. Paradoxalement, cette situation avait eu pour conséquence de lui faire gagner plus d’argent qu’il n’en avait jamais gagné. Mais maintenant qu’il avait acquis une certaine aisance financière, il ne savait qu’en faire. Il se tenait à l’écart des villes, des gens, de tous les endroits où l’on dépense beaucoup d’argent. Au fil des années, il s’était habitué à accepter cette existence solitaire, à telle enseigne que maintenant, la présence de gens – même bien moins nombreux qu’ils l’avaient été à l’hôpital – le mettait mal à l’aise. Il se voyait passer ses vieux jours à l’écart du monde, dans une cabane perdue dans la brousse, ou un bungalow sur quelque plage déserte. Ses cigares, sa collection de minéraux, quelques livres et un récepteur capable de capter Central Informations – il ne lui en faudrait pas davantage pour être heureux.
Il mangea lentement, et le propriétaire de l’établissement revint pour faire un brin de causette. Où allait-il avec ce sac à dos et ces provisions ?
« Camper dans les collines », expliqua-t-il. « Pourquoi ? » Sur le point de rétorquer au bonhomme que ce n’était pas son affaire il se dit que celui-ci se sentait peut-être seul. Ni la boutique ni le restaurant ne semblaient attirer une nombreuse clientèle. Peut-être ne voyait-il pas beaucoup de monde. Et il était âgé. Heidel inventa donc une histoire. L’autre écouta en hochant la tête. Bientôt ce fut Heidel qui écouta tandis que le tenancier parlait. Et Heidel de hocher la tête de temps à autre.
Il finit son repas et alluma un cigare.
Petit à petit au fur et à mesure que le temps passait, Heidel s’aperçut qu’il prenait plaisir à la conversation. Il commanda un autre verre et alluma un deuxième cigare.
Comme il n’y avait pas de fenêtres, il ne vit pas les ombres s’allonger. Il parla d’autres mondes ; il montra ses pierres au tenancier. Celui-ci lui parla de la ferme qu’il avait possédée jadis.
Au moment où les premières étoiles du soir faisaient leur apparition dans le ciel d’Italbar, Heidel consulta son chrono.
— Déjà ! Ce n’est pas possible, je dois avancer.
Le vieil homme regarda le chrono de Heidel, puis le sien.
— J’ai bien peur que non. Mon intention n’était pas de vous retarder, si vous étiez pressé…
— Non, ça ne fait rien, dit Heidel. Je n’ai tout simplement pas senti le temps passer. Ce fut un moment très agréable. Mais il vaut mieux que j’y aille maintenant.
Il régla l’addition et prit rapidement congé. Ça ne lui disait rien de rogner sa marge de sécurité.
Il tourna à droite en sortant de la boutique et se mit à marcher sous le ciel étoilé dans la direction d’où il était venu quelques jours plus tôt. En moins d’un quart d’heure, il avait quitté le centre de la ville et traversait un agréable quartier résidentiel. Les globes brillaient d’un éclat plus soutenu au bout de leurs poteaux au fur et à mesure que le ciel devenait plus sombre et éclaboussé d’étoiles. En passant devant une église en pierre dont les vitraux laissaient filtrer une faible lueur, il ressentit cette impression de malaise que provoquaient toujours chez lui les églises. Cela s’était produit il y a – combien ? – dix ou douze ans ? Quel que fût le temps écoulé depuis, il se rappelait l’incident comme si c’était hier. Ça lui donnait encore des frissons de temps à autre.
Par une journée d’été torride sur Murtania, il s’était retrouvé dehors en plein midi au cours d’une promenade il avait cherché refuge dans une de ces chapelles strantriennes souterraines où règnent en permanence une fraîcheur et une pénombre agréables. Il s’était assis dans un coin particulièrement obscur pour se reposer. Il avait fermé les yeux quand deux fidèles étaient entrés, dans l’espoir de paraître absorbé dans une méditation. Au lieu de prier tranquillement comme il s’y était attendu, les nouveaux venus ne s’étaient pas assis mais avaient commencé à discuter à voix basse avec véhémence. L’un d’eux avait fini par partir, et l’autre s’était avancé et assis près de l’autel. Heidel l’avait étudié. C’était un Murtanien et ses membranes branchiales étaient dressées et gonflées, ce qui dénotait un état de surexcitation. Il n’avait pas baissé la tête mais au contraire levé les yeux. Heidel avait suivi la direction de son regard et vu qu’il observait la frise en glassite, représentant une file continue de déités qui courait le long des murs de la chapelle. L’inconnu avait gardé les yeux fixés sur l’image de l’une de ces déités qui brillait à présent d’un éclat bleuté. Lorsque son propre regard avait rencontré la chose, Heidel avait reçu comme une décharge électrique. Une sorte d’engourdissement avait envahi ses membres, et il avait été pris d’un léger vertige. « J’espère que ce n’est pas une de mes anciennes maladies qui reprend du service ». s’était-il dit. Mais non, l’impression n’était pas la même. Au lieu de cela, il avait ressenti une sorte de griserie comparable aux premiers effets de l’ivresse, bien qu’il n’eût absorbé aucune boisson alcoolisée ce jour-là. À ce moment, la chapelle s’était remplie de fidèles. Avant même qu’il ait eu le temps de rassembler ses esprits, un Office avait commencé à être célébré. L’impression d’ivresse et de puissance s’était faite plus forte, et ce fut alors que des émotions spécifiques firent leur apparition – des émotions étrangement contradictoires. Tantôt il avait eu envie d’étendre la main et de toucher les gens qui l’entouraient, de les appeler ses « frères », de les aimer de les guérir de leurs maux ; tantôt il les avait haïs et avait regretté que sa récente catharsis l’eût empêché de contaminer la foule de fidèles avec quelque maladie incurable qui se serait répandue comme le feu à une traînée de poudre et les aurait tous tué en vingt-quatre heures. Son cerveau avait oscillé entre ces deux désirs et il s’était demandé s’il devenait fou. Il n’avait jamais manifesté de tendances schizophrènes par le passé, et ses sentiments envers l’humanité n’avaient jamais été marqués par une grande intensité, que ce fût dans un sens ou dans l’autre, il avait toujours été un individu plutôt débonnaire qui n’aimait ni provoquer ni s’attirer des ennuis. Il n’avait jamais passionnément aimé ou passionnément haï ses semblables, mais les avait toujours pris comme ils étaient et s’était efforcé de vivre avec eux dans un état de coexistence pacifique. Aujourd’hui encore il n’arrivait pas à comprendre les folles envies qui tout à coup l’avaient pris. Il avait donc attendu que la dernière vague de haine fût passée, et quand le vide se fut fait en lui juste avant le prochain déferlement d’amour, il s’était levé prestement s’était frayé un passage jusqu’à la sortie. Mais il fut submergé bien avant d’avoir pu l’atteindre, et s’excusa humblement chaque fois qu’il bousculait quelqu’un : « La paix soit avec vous, mon frère. J’implore votre pardon. Ami, pardonnez-moi. Je vous présente mes excuses les plus humbles. Pardonnez mon passage indigne… »
Une fois qu’il eut franchi la porte, gravi les marches et débouché dans la rue, il se mit à courir. Quelques minutes plus tard, tout sentiment inhabituel avait disparu. Il avait songé à consulter un psychiatre, mais n’en avait finalement rien fait, ayant attribué le phénomène au choc provoqué par le passage de la chaleur à une soudaine fraîcheur, choc auquel venaient s’ajouter tous les petits effets secondaires qui sont inévitables lorsqu’on visite une nouvelle planète. Et puis, le phénomène ne se répéta jamais. À compter de ce jour, cependant, il n’avait jamais remis les pieds dans une église d’aucune sorte. Et il ne pouvait passer devant un édifice religieux sans une pointe d’appréhension qui remontait à cette journée d’été sur Murtania.
Il s’arrêta à un croisement pour laisser passer trois véhicules. Alors qu’il s’apprêtait à repartir, il entendit quelqu’un s’exclamer derrière lui :
— Monsieur H !
Un garçon d’une douzaine d’années sortit de l’ombre projetée par un arbre et se dirigea vers lui. Dans sa main gauche, il tenait une laisse de couleur noire dont l’autre extrémité était fixée au collier d’un lézard d’un mètre de long, trapu et court sur pattes. Il suivait le garçon en se dandinant, ses griffes cliquetant sur l’asphalte, et lorsqu’il ouvrit la gueule pour projeter sa petite langue rouge en direction de Heidel, on aurait pu croire qu’il souriait. C’était un lézard très dodu, et il se frotta à plusieurs reprises contre la jambe du garçon tandis qu’ils approchaient.
— Monsieur H, je suis allé à l’hôpital tout à l’heure, mais vous êtes rentré à l’intérieur, alors je n’ai pas pu bien vous voir. On m’a raconté comment vous aviez guéri Luci Dorn. J’en ai de la veine de tomber sur vous, comme ça, en me promenant.
— Ne me touche pas ! dit Heidel.
Mais le garçon lui avait saisi la main trop vite et levait vers lui des yeux dans lesquels dansaient les étoiles.
Heidel laissa retomber sa main et fit plusieurs pas en arrière.
— Ne t’approche pas trop, dit-il. Je crois que je suis en train d’attraper un rhume.
— Alors vous ne devriez pas rester dehors à la tombée de la nuit. Je parie que mes vieux vous hébergeraient pour la nuit.
— Merci. Mais j’ai un rendez-vous.
— Ça, c’est mon Larick. (Il tira sur la laisse :) Il s’appelle Chan. Fais le beau. Chan.
Le lézard ouvrit la bouche, s’assit, se roula en boule.
— Il ne le fait pas toujours. En tout cas, pas quand il n’en a pas envie, expliqua le garçon. Quand il veut il y arrive drôlement bien, vous savez. Il s’appuie sur sa queue. Allez, Chan, fais le beau pour monsieur H.
Il tira de nouveau sur la laisse.
— Ça ne fait rien, fiston, dit Heidel. Il est peut-être fatigué. Bon il faut que j’y aille. On se reverra peut-être avant que je parte, hein ?
— D’accord. J’suis bien content de vous avoir rencontré. Salut.
— Salut.
Heidel traversa la rue et poursuivit son chemin en pressant le pas.
Un véhicule s’immobilisa à sa hauteur.
— Eh ! Vous êtes monsieur H, pas vrai ?
— C’est exact.
— Je m’étais bien dit que je vous avais vu au carrefour, là-bas. J’ai fait le tour du pâté de maisons pour voir si je ne me trompais pas.
Heidel s’éloigna du véhicule.
— Est-ce que je peux vous déposer quelque part ?
— Non, merci, je suis presque arrivé.
— Vous êtes sûr ?
— Oui, vraiment. Merci de votre gentillesse.
— Bon. Je m’appelle Wiley.
L’homme tendit la main par la portière.
— J’ai les mains pleines de cambouis. Il vaut mieux que je ne vous touche pas, dit Heidel.
L’homme se pencha, lui saisit la main gauche, la serra brièvement, puis se réinstalla aux commandes de son véhicule.
— Bon, eh bien, bonne continuation, dit-il, et il démarra.
Heidel avait envie de hurler à la face du monde pour lui dire de s’en aller et de cesser de le toucher. Il franchit plusieurs centaines de mètres en courant. Quelques minutes plus tard, un deuxième véhicule ralentit lorsqu’il apparut dans la lumière de ses phares, mais il se détourna, et le véhicule passa sans s’arrêter. Un homme qui fumait une pipe, assis sur le pas de sa porte, esquissa un signe de la main et se leva en l’apercevant. Il dit quelque chose, mais Heidel se remit à courir et n’entendit pas ses paroles.
Les maisons finirent par être plus espacées. Le chapelet de fluoro-globes s’interrompit, et les étoiles brillèrent d’un éclat plus soutenu. Lorsque la route s’arrêta, il emprunta la piste qui la prolongeait et poursuivit son chemin vers les collines qui occupaient à présent la moitié de l’horizon.
Il monta au-dessus d’Italbar sans se retourner une seule fois pour la regarder.
Penchée en avant, serrant fort entre ses cuisses les flancs caparaçonnés du kooryab à huit pattes qu’elle chevauchait, Jackara galopait dans les collines qui dominaient Capeville. Loin sur sa gauche, en contrebas, la ville était blottie sous son parapluie de brume matinale. Derrière elle, sur sa droite, le soleil qui montait au-dessus de l’horizon dardait ses rayons à travers la brume et la faisait scintiller.
Là, devant les gratte-ciel argentés de la ville, leurs innombrables fenêtres étincelant comme des joyaux dans la lumière blanche du matin, la mer à l’arrière-plan hésitant entre le mauve et le bleu, les nuages – colossale lame de fond écumante massée dans le dos de la ville inconsciente, sa crête teintée d’orange et de rose, là, à mi-chemin du firmament, prête à déferler à travers le ciel bleu et à couper la péninsule tout entière du continent pour la précipiter au fond des mers où, condamnée à la mort éternelle, elle deviendrait au cours des siècles l’Atlantide perdue de Deiba… Jackara rêvait.
Chevauchant sa monture, vêtue d’un pantalon, d’une courte tunique blanche serrée à la taille par une ceinture rouge et d’un bandeau de même couleur qui empêchait le vent de rabattre ses mèches folles dans ses grands yeux bleus, elle proféra les jurons les plus grossiers de toutes les langues qu’elle connaissait.
Elle arrêta sa monture d’un geste si violent que le kooryab se cabra en sifflant avant de s’immobiliser, le souffle court. Jackara fixa la ville d’un regard fielleux. « Brûle, ville maudite ! Brûle donc ! » Mais aucune flamme ne vint exaucer son désir. Elle sortit son pistolet laser non déclaré d’un étui dissimulé sous sa tunique, visa le tronc d’un petit arbre et tira. L’arbre resta quelques instants vertical, puis s’écroula d’un bloc dans un fracas de branches cassées, délogeant des cailloux qui partirent en roulant vers la vallée. Le kooryab fit un écart, mais elle le maîtrisa d’une pression des genoux et d’un mot apaisant.
Rengainant son pistolet, elle continua à fixer la ville d’un regard où dansaient des éclairs de haine.
Ce n’était pas seulement Capeville et la maison de prostitution dans laquelle elle travaillait. Non, c’était l’ensemble des Ligues Combinées qu’elle haïssait, haïssait avec une passion qui n’était peut-être dépassée que par celle d’un seul être humain. Les autres filles pouvaient bien, en ce jour de congé, se recueillir dans l’église de leur choix, ou s’empiffrer de friandises au mépris de leur ligne, ou divertir leurs petits amis. Jackara, elle, parcourait les collines et s’entraînait à tirer au pistolet.
Un jour – et elle espérait qu’elle vivrait assez longtemps pour le voir – il y aurait des flammes pour de bon, et des bombes et des missiles chargés de mort et de sang. Elle s’y préparait comme à son propre mariage. Et lorsque ce jour-là viendrait, elle ne désirait rien d’autre que mourir en son nom, en tuant quelque chose pour lui.
Elle était très jeune – quatre ou cinq ans, selon ses estimations – lorsque ses parents avaient émigré sur Deiba. À l’ouverture des hostilités, ils avaient été internés dans un Centre de Transit en raison de leur planète d’origine. Si jamais elle avait assez d’argent, elle y retournerait. Mais elle savait qu’elle ne réunirait jamais la somme nécessaire. Ses parents étaient morts avant la fin de la guerre entre les Ligues Combinées et les NADYA. Jackara était devenue une pupille de l’État. Elle avait appris à ses dépens que la vieille flétrissure n’avait pas disparu pour autant lorsqu’elle avait été en âge de chercher du travail. Les seules portes qui s’étaient jamais ouvertes devant elle avaient été celles de la maison de prostitution de Capeville, gérée par l’État. Elle n’avait jamais eu de fiancé, ou même de petit ami ; elle n’avait jamais pratiqué un autre métier. Elle avait le sentiment que quelque part, les mots « Sympathisante nadyenne possible » étaient tamponnés en caractères rouges, suivis probablement de l’histoire de sa vie, soigneusement dactylographiée avec un double interligne et remplissant une demi-page de papier de format officiel.
« Fort bien, s’était-elle dit des années auparavant, après avoir mûrement réfléchi à la question. Fort bien. Vous m’avez prise, vous m’avez examinée, vous m’avez rejetée. Vous m’avez donné un nom, indésirable. Je l’assume, en éliminant seulement le « Possible ». Comptez sur moi ; le jour venu, je serai le ver qui rongera votre beau fruit. »
Les autres filles entraient rarement dans sa chambre, car elles s’y sentaient mal à l’aise. Lorsque par extraordinaire elles s’y aventuraient, elles gloussaient nerveusement et partaient au plus vite. Elles n’y trouvaient ni les dentelles ni les falbalas, ni les photos en tridi d’acteurs connus qui décoraient leurs propres chambres ; celle de Jackara était une cellule froide et austère. Le visage mince et désapprobateur de Malacar le Vengeur, le dernier homme sur Terre, était le seul qui ornât le mur au-dessus de son lit. Une paire de fouets à manche d’argent était accrochée au mur opposé. Les autres filles pouvaient s’occuper des clients ordinaires. Elle ne voulait que ceux qu’elle pouvait brutaliser. Et on les lui envoyait, et elle les brutalisait, et sans cesse ils revenaient la voir, insatiables. Et tous les soirs elle s’adressait à lui dans ce qui, dans sa vie, s’apparentait le plus à une prière : « Je les ai battus, Malacar tout comme vous avez rasé leurs villes, détruit leurs mondes, tout comme vous frappez aujourd’hui et frapperez encore demain. Aidez-moi à être forte, Malacar. Donnez-moi le pouvoir de faire mal, de détruire. Aidez-moi, Malacar. Je vous en prie, aidez-moi. Tuez-les ! » Et parfois, tard dans la nuit ou aux premières lueurs de l’aube, il lui arrivait de se réveiller en pleurant, sans savoir pourquoi.
Elle fit tourner sa monture et se dirigea vers la piste qui traversait les collines vers la rive opposée de la péninsule. La journée commençait à peine et elle avait le cœur léger, rempli qu’il était des récentes nouvelles en provenance de Blanchen.
Heidel but toute l’eau d’une première gourde et en vida à moitié une deuxième. L’obscurité moite de l’après-minuit recouvrait son campement. Il s’allongea sur le dos et se croisa les mains derrière la tête, le regard perdu dans les étoiles. Tous les événements récents semblaient si lointains… Chaque fois qu’il se réveillait de la chose c’était comme s’il commençait une nouvelle vie, et les événements qui avaient marqué les jours précédents semblaient aussi ternes et insipides qu’une vieille lettre découverte derrière la corbeille à papier qu’elle avait manquée un an auparavant. Il savait que cette impression disparaîtrait au bout d’une heure ou deux.
Une étoile filante zébra le ciel nocturne et il sourit. « Signe précurseur de ma dernière journée sur Cleech », se dit-il.
Il consulta de nouveau son chrono lumineux. Oui, ses yeux ensommeillés ne l’avaient pas trompé. Le jour n’allait pas se lever avant plusieurs heures. Il se frotta les yeux et pensa à elle, à sa beauté. Elle lui avait paru étrangement calme cette fois. Bien qu’il se souvînt rarement de ses paroles, elles lui semblaient avoir été moins nombreuses qu’à l’ordinaire. Était-ce de la tristesse qui avait coloré sa tendresse ? Il se souvenait d’une main sur son front et de quelque chose d’humide qui était tombé sur sa joue.
Il secoua la tête et ne put s’empêcher de rire dans sa barbe. Est-ce que par hasard il ne serait pas un peu fou, comme il l’avait pressenti des siècles auparavant quand il avait fui en courant cette chapelle strantrienne ? La considérer comme un personnage vivant, en chair et en os, c’était pure folie.
Indiscutablement…
Et pourtant… Comment expliquer un rêve qui revient à intervalles réguliers ? Un rêve qui se répète pendant plus de dix ans ? Bien que ce ne fût pas le rêve, à proprement parler, qui se répétât. Seulement les protagonistes et le décor. Le dialogue changeait, l’ambiance se modifiait. Mais chaque fois il était emporté avec un sentiment d’amour et de puissance vers un havre de paix. Peut-être aurait-il dû consulter un psychiatre. S’il avait voulu revenir à la normalité, s’entend. Mais il ne le voulait pas. Pas vraiment. Son existence étant la plupart du temps une existence de solitaire, il ne pouvait guère causer du tort à qui que ce fût. Étant éveillé lorsqu’il fréquentait ses semblables, il n’était pas influencé par eux. Ils lui apportaient un peu de chaleur humaine et de distraction. Pourquoi aurait-il détruit un plaisir aussi inoffensif ? Il ne semblait pas être la victime d’un quelconque processus de dégradation progressive.
Il resta donc étendu là pendant plusieurs heures. Il pensa à l’avenir. Il regarda le ciel blanchir et les étoiles s’éteindre une à une. Il se demanda ce qui se passait sur les autres planètes. Cela faisait fort longtemps qu’il n’avait capté Central Informations.
Quand l’aurore coupa le monde en deux, il se leva, fit un brin de toilette à l’aide d’une éponge, se coiffa et se peigna la barbe, s’habilla. Il prit son petit déjeuner, rangea ses affaires, mit sac au dos et attaqua la descente.
Une demi-heure plus tard, il marchait dans les faubourgs de la ville.
En traversant une rue, il entendit un tocsin égrener sa note monotone.
« Quelqu’un est mort se dit-il ; on l’enterre. » Et il poursuivit son chemin.
Puis il entendit des sirènes. Mais il continua à marcher sans chercher à savoir d’où elles venaient.
Il arriva à hauteur de l’établissement où il avait dîné plusieurs jours auparavant. Il était fermé, et on avait fixé un morceau de crêpe noir sur la porte.
Il se remit en marche, craignant tout à coup le pire, certain tout à coup du pire…
Il attendit qu’un cortège funèbre franchisse le croisement devant lui. Un corbillard passa, tous feux allumés.
« Ils enterrent encore leurs morts, ici, se dit-il, puis : Ce n’est pas ce que je craignais. Un simple décès… Suffit ! Inutile de me mentir à moi-même. »
Un homme croisa son chemin et cracha par terre en le voyant. « Encore ? Que suis-je devenu ? »
Il se dirigea lentement, en faisant force détours, vers l’aéroport.
« Si je suis responsable, comment peuvent-ils le savoir si vite ? » se demanda-t-il.
« Ils ne le peuvent pas, pas avec certitude… » Mais il pensa alors à l’image qu’ils avaient de lui. Celle d’un être privilégié des dieux parachuté en leur sein. Derrière le respect, il devait y avoir l’appréhension mutuelle. Il s’était trop attardé ce jour-là, des siècles auparavant. Maintenant chaque moment de plaisir était affiné, drainé, siphonné, amoindri par chaque coup de tocsin. Chaque nouveau moment ici restait imperméable au plaisir. Il emprunta une rue et passa du côté droit de la chaussée. Un jeune garçon attira l’attention sur lui : « Le voilà ! cria-t-il. C’est H ! »
Il ne pouvait nier l’évidence, mais le ton de la voix lui fit regretter de ne pas embarquer ailleurs, quelque part, très loin.
Il poursuivit son chemin, et l’adolescent, ainsi que plusieurs adultes, lui emboîtèrent le pas. « Mais elle vit, se dit-il. Elle vit grâce à moi… » La belle affaire.
Il passa devant une station d’entretien pour les véhicules de surface ; les hommes en uniforme bleu qui y travaillaient étaient assis devant le bâtiment, leur chaise basculée et appuyée contre le mur en brique. Ils ne bougèrent pas. Ils restèrent assis à fumer et à le dévisager en silence tandis qu’il passait devant eux.
Les tocsins continuaient à sonner. Des gens émergeaient des portes et des ruelles transversales pour le regarder passer.
« Je me suis trop attardé, se dit-il. Ce n’est pas que je veuille serrer la main de qui que ce soit. Je n’ai jamais plus ce problème quand je me rends dans une grande ville. Ils me font circuler à bord de véhicules robotisés, qu’ils stérilisent après coup ; ils me donnent un pavillon tout entier, qu’ils stérilisent après coup ; je ne rencontre qu’un nombre limité de personnes – tout de suite après la catharsis ; et je repars comme je suis arrivé. Il y a des années que je n’ai pas visité une aussi petite ville pour y faire ce genre de travail. J’ai fait preuve de négligence. Tout est ma faute. Ça se serait très bien passé si je ne m’étais pas embarqué dans cette discussion interminable après dîner. Seulement voilà. Je me suis laissé aller. »
Il aperçut un cercueil qu’on chargeait dans un corbillard. Un autre corbillard attendait un peu plus loin, dans une rue transversale.
« Ainsi ce n’est pas (encore ?) la peste, se dit-il. À ce stade, on commence généralement à brûler les cadavres. Les gens restent cloîtrés chez eux. »
Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, sachant déjà à quoi s’attendre grâce au bruit.
Les gens qui le suivaient étaient maintenant une douzaine. Il ne se retourna plus. Parmi les divers bruits qu’ils faisaient, il entendit distinctement le mot « H » prononcé à plusieurs reprises.
Plusieurs véhicules passèrent très lentement à côté de lui. Il les ignora délibérément, bien qu’il lui semblât que des centaines de paires d’yeux étaient fixées sur lui.
Il atteignit le centre de la ville et longea un petit square au centre duquel verdissait la statue de quelque héros patriotes bienfaiteur local.
Il entendit quelqu’un crier quelque chose dans une langue qu’il ne comprenait pas. Il marcha plus vite et derrière lui, le bruit de pas se fit plus distinct, comme si la foule avait grossi.
« Que signifiaient les mots qu’on venait de crier ? » se demanda-t-il.
Il trouva une église sur son chemin, et le son des cloches lui parut assourdissant lorsqu’il passa devant. Derrière lui, il entendit une femme proférer un juron.
L’aiguillon de la peur se fit plus insistant. La journée s’annonçait magnifique, mais il n’était plus en mesure d’en goûter tout le charme.
Il bifurqua vers la droite et se dirigea vers l’aire d’atterrissage, distante d’un bon kilomètre. Ils avaient commencé à élever la voix, et bien que personne ne se fût encore adressé directement à lui il comprit que c’était de lui qu’on parlait. Il entendait prononcer le mot « assassin ».
Il accéléra l’allure, et tout en marchant il aperçut des visages aux fenêtres. Derrière lui, les insultes se faisaient plus nombreuses. Non, cela ne servirait à rien de courir. Il traversa une rue, et un véhicule fit un brusque écart dans sa direction, puis accéléra et disparut. Il entendit le cri strident d’un oiseau perché sous l’avant-toit d’une maison.
Ils savaient que c’était lui le responsable. Des gens étaient morts, et tous les indices avaient convergé vers lui. L’autre jour, on l’avait traité en héros. Aujourd’hui, il n’était plus qu’un misérable. Et toute cette aura primitive et superstitieuse qui recouvrait la ville ! Toutes ces allusions à des dieux, à des talismans, à des porte-bonheur – elles avaient un sens bien précis, un sens qui l’incitait à presser le pas. Maintenant, dans leur esprit, il avait la très nette impression d’être associé à des démons plutôt qu’à des dieux…
… Si seulement il ne s’était pas tellement attardé après dîner. Si seulement il avait évité tout contact avec les passants… « … Je me sentais seul se dit-il. Si j’étais resté aussi prudent qu’autrefois, tout cela aurait pu être évité. Il n’y aurait pas eu d’épidémie. Je me sentais seul. » Il entendit quelqu’un crier : « H ! » mais il ne se retourna pas. Un enfant qui se tenait près d’une poubelle l’éclaboussa avec un pistolet à eau lorsqu’il passa. Il s’essuya le visage. Les cloches continuaient à sonner, sinistres et monotones.
Tandis qu’il s’apprêtait à traverser une grande rue, quelqu’un jeta un mégot de cigarette dans sa direction il l’écrasa sous son talon et attendit. Son escorte se massa derrière lui. Quelqu’un le poussa. Cela lui fit l’impression d’un coude qu’on lui aurait enfoncé dans les reins, mais cela aurait également pu être la paume d’une main. On le bouscula, et il entendit le mot « tueur » prononcé plusieurs fois.
Ce n’était pas la première fois qu’il se trouvait dans une situation de ce genre ; son expérience passée n’était cependant pas de nature à le rendre particulièrement optimiste.
— Qu’est-ce que vous comptez faire, maintenant, hein ? lui cria quelqu’un.
Il ne répondit pas.
— Continuer à contaminer les gens ?
Il ne répondit pas.
C’est alors qu’il entendit une femme tousser soudainement, spasmodiquement derrière lui.
Il se retourna, maintenant qu’il n’était plus dangereux et qu’il pouvait lui être d’un certain secours.
Une femme était tombée à genoux et crachait du sang.
— Laissez-moi passer, dit-il.
Mais ils n’en firent rien.
Retenu par un mur d’épaules, il la regarda mourir ou tomber dans le coma. D’après ce qu’il pouvait en juger, elle était morte.
Il tâcha de profiter de la diversion pour s’éloigner sans se faire remarquer. Il atteignit le croisement le plus proche, traversa, se mit à courir.
Ils étaient de nouveau lancés à ses trousses.
Il avait eu tort de commencer à courir, car il reçut à cet instant le premier coup administré à distance. Quelqu’un lui avait jeté un projectile.
Le caillou ricocha sur le trottoir. Il l’avait atteint à l’épaule, sans toutefois faire de dégâts. Tout de même, c’était mauvais signe.
Maintenant qu’il avait commencé à courir il ne pouvait plus s’arrêter. C’était l’escalade de la vitesse. Il se débarrassa de son sac à dos et prit ses jambes à son cou.
Les pierres pleuvaient autour de lui.
L’une d’elles le toucha à la tête et lui ébouriffa les cheveux.
— Tueur ! Assassin !
« Qu’est-ce que je pourrais bien leur proposer ? » se demanda-t-il.
Il passa ses possessions en revue et se demanda ce qui pourrait bien éveiller leur convoitise. Il lui était déjà arrivé d’acheter son salut dans des situations difficiles, mais cette fois, toute tentative de négociation semblait vouée à l’échec.
Un petit caillou rebondit sur la façade d’un immeuble, le manquant de peu. Le caillou suivant ne le manqua pas ; il l’atteignit au bras, provoquant une vive douleur.
Il n’était pas armé. Il ne pouvait rien faire pour échapper à leur folie meurtrière, car il ne faisait aucun doute pour lui que c’était bel et bien de la folie. Une pierre frôla son oreille. Il secoua la tête.
— Fumier ! hurla quelqu’un.
— Vous ne savez pas ce que vous faites ! cria-t-il par-dessus son épaule. C’était un accident !
Il sentit quelque chose d’humide sur son cou, y porta la main, la ramena pleine de sang. Une nouvelle pierre l’atteignit.
Peut-être pouvait-il chercher refuge dans une boutique ? Dans quelque bureau ? Il chercha des yeux un endroit de ce genre, mais ils semblaient tous fermés. Que fabriquait donc la police ?
Plusieurs grosses pierres l’atteignirent dans le dos. Il chancela, car elles avaient été lancées avec une force considérable, et il grimaça de douleur.
— Je suis venu ici pour rendre service… commença-t-il.
— Assassin !
Puis une véritable pluie de cailloux s’abattit sur lui, et il tomba à genoux se releva, reprit sa course. D’autres projectiles le touchèrent, mais il poursuivit tant bien que mal sa fuite éperdue.
Il continua à chercher désespérément des yeux quelque endroit où se réfugier, n’en trouva aucun, accéléra l’allure. Une nouvelle volée de projectiles l’atteignit, et il tomba. Cette fois, il ne se releva pas aussi vite que la première fois. Il encaissa plusieurs coups de pied, et quelqu’un lui cracha au visage.
— Assassin !
— Je vous en prie… Écoutez-moi ! Je vais vous expliquer.
— Va au diable !
Il se traîna à quatre pattes et finit par se blottir contre un mur ; le cercle se referma autour de lui. Ce fut une grêle de coups de pied de crachats de pierres.
— Je vous en prie ! Je ne peux plus faire de mal à personne !
— Salaud !
C’est alors qu’il sentit la moutarde lui monter au nez. Ils n’avaient pas le droit de le traiter ainsi. Il s’était rendu dans leur ville pour des motifs humanitaires, et il avait surmonté de dures épreuves pour atteindre Italbar. Maintenant il gisait dans son sang dans les rues de cette même ville, sous les insultes et les imprécations de ses habitants. De quel droit se permettaient-ils de le juger de l’injurier, de le rouer de coups ? Il sentit la fureur monter en lui et il sut que s’il en avait eu le pouvoir, il les aurait tous anéantis d’un geste de la main.
La haine, ce sentiment presque inconnu chez lui, le cingla comme un coup de fouet. Il regretta d’être tout juste sorti de catharsis. Il aurait été le contaminateur, le colporteur de mort qui les aurait exterminés jusqu’au dernier.
La pluie de coups et de projectiles continua.
Il ramena ses coudes sur son ventre et se protégea le visage des mains.
« Vous auriez intérêt à me tuer se dit-il, parce que si vous ne le faites pas, je reviendrai. »
Où donc avait-il éprouvé un pareil sentiment par le passé ?
Il ne chercha pas dans ses souvenirs, mais tout à coup, ça lui revint.
L’église. La chapelle strantrienne. Là, il avait éprouvé quelque chose de semblable à cette vague de haine qui le submergeait. Il voyait bien maintenant qu’elle était dans l’ordre des choses. Curieux qu’il ne s’en soit pas aperçu à l’époque…
Il devait avoir plusieurs côtes cassées et la rotule de son genou droit lui sembla démise. Plusieurs de ses dents étaient cassées, et ses yeux se remplissaient continuellement de sueur et de sang. La foule continua à le rouer de coups, et il ne sut jamais au juste quand cela s’arrêta.
Peut-être l’avaient-ils laissé pour mort, car il était resté parfaitement immobile. À moins qu’ils ne se soient lassés ou qu’ils n’aient eu honte. Il ne le sut jamais.
Il resta étendu là sur le trottoir, le dos contre ce mur qui ne s’était pas ouvert pour lui donner refuge. Il était seul.
Quelque chose, fait de grommellements diffus, d’imprécations et de bruit de pas allant s’amenuisant, traversa brièvement son cerveau engourdi. Il toussa et cracha du sang.
« Très bien se dit-il. Vous avez essayé de me tuer. Vous pensez sans doute que vous y avez réussi. Erreur. Vous m’avez laissé vivre. Quelles qu’aient été vos intentions, n’attendez de moi ni pardon ni pitié. Vous avez commis une erreur. » Il s’évanouit de nouveau.
La pluie tombant doucement sur son visage le réveilla. L’après-midi était déjà bien entamé, et il avait été transporté dans une ruelle transversale. Il ne se rappelait pas s’être traîné jusqu’à l’endroit où il se trouvait, mais d’un autre côté il était persuadé que personne ne l’y aurait aidé.
Il perdit de nouveau conscience et, quand il revint à lui, il faisait nuit.
Il était trempé jusqu’aux os à présent, et la pluie continuait de tomber ; ou peut-être venait-il seulement de se remettre à pleuvoir. Il n’avait aucun moyen de le savoir. Il passa sa langue sur ses lèvres.
Combien de temps s’était-il écoulé ? Il approcha son chrono de son visage. Cassé, bien sûr. Mais son corps lui disait que des siècles avaient passé. Soit.
Ils lui avaient fait mal. Ils l’avaient injurié. Soit.
Il cracha et essaya de voir si l’eau de pluie était teintée de sang.
Savez-vous qui je suis ?
Je suis venu vous apporter mon aide. Et j’ai aidé. Si j’ai involontairement causé la mort de certains d’entre vous en essayant de secourir l’un des vôtres, pensez-vous vraiment que ce soit par désir de nuire ?
Non ?
Alors pourquoi tout cela ?
Je sais.
On fait les choses parce qu’on sent qu’on doit les faire. Parfois, nous nous laissons emporter par nos émotions, par notre nature humaine – comme ce fut le cas pour moi l’autre jour. C’est probablement vrai que j’ai contaminé une des personnes que j’ai vues, sinon toutes.
Mais la mort… Causerais-je la mort d’un de mes semblables – volontairement ?
Il y a quelque temps, non.
Mais vous m’avez montré une autre facette de la vie.
J’ai des émotions, moi aussi, et elles ont changé. Vous m’avez à moitié tué alors que je me rendais tranquillement à l’aire d’atterrissage. Bien.
Vous m’avez pour ennemi, maintenant. Voyons si vous savez encaisser aussi bien que donner.
Savez-vous tout ce que je suis ?
Je suis la mort en marche.
Vous croyez en avoir fini avec moi une fois pour toutes ?
Si c’est le cas, vous vous trompez lourdement.
Je suis venu pour vous aider
Je resterai pour tuer.
Il resta étendu là pendant de longues heures avant de pouvoir se lever et se mettre en marche.
Le Dr Pels regarda le monde.
Ses espoirs n’avaient pas été vains. Ils lui avaient fourni une piste.
La fièvre de Deiba. Ç’avait été le début. Cela avait servi à le mettre sur la piste de H. Maintenant, tandis que l’enveloppaient la nuit sans fin et les jours sans nombre, d’autres pensées se mirent à aller et venir, à revenir, à rester.
H.
H n’était pas simplement la clé du khurr mwalakharan…
La simple présence de H avait servi à guérir plus d’un cas inhabituel.
« Est-ce vraiment pour cela se demanda-t-il, que j’ai abandonné vingt années de recherches au profit de cette approche ? H ne vivra pas éternellement, alors que moi… Mon attitude en l’espèce est-elle guidée par le seul souci scientifique ? »
Il prépara le B Coli pour un saut dans l’espace. Puis il relut la note qu’il venait de recevoir.
Les accords de Mort et Transfiguration se mouvaient autour de lui.
Heidel se réveilla à nouveau. Il était étendu dans un fossé, seul. Il faisait encore nuit. Le sol était humide, boueux par endroits. Mais il avait cessé de pleuvoir. Il se traîna sur le ventre, se releva en chancelant. Il se remit en route, vers l’aire d’atterrissage, sa destination initiale. Il se souvenait vaguement de la disposition des lieux, l’ayant aperçue en passant le soir du jour où il avait fait don de son sang – quand cela ?
Lorsqu’il atteignit la bordure du terrain, il chercha le hangar qu’il avait repéré. Là-bas…
Il n’était pas fermé à clé, et Heidel trouva un coin où il régnait une certaine tiédeur. Des housses servant à protéger quelque appareil y avaient été jetées à même le sol. Elles étaient couvertes de poussière, mais il n’en avait cure. De toute façon, il recommençait à tousser.
« Deux jours au plus, se dit-il. Il faut que les plaies commencent à se cicatriser. C’est tout. »
Malacar ne perdait pas une miette des actualités. Il les captait, les écoutait, les éteignait. Il réfléchissait à ce qu’il venait d’entendre, prenait le temps de le digérer, rallumait le récepteur. Le Persée glissait sous les soleils… Il écouta en somnolant les bulletins météo de cent douze planètes. Il finit par en avoir assez d’écouter Central Informations. Il se laissa aller à des rêveries libidineuses tout en prêtant une oreille distraite à une émission transmise par l’émetteur de Pruria.
Il poursuivit sa course parmi les étoiles. Son vaisseau était en HD ; il ne s’arrêterait que lorsqu’ils seraient arrivés à bon port.
— On a réussi, dit Shind.
— On a réussi, répondit-il.
— Et les victimes !
— Je pense qu’on devrait avoir un premier bilan des pertes avant d’être arrivés.
Shind ne répondit pas.